Le soir où j’ai vu Fin de l’histoire, j’étais seulement accompagnée de mon prof de théâtre et d’une camarade du groupe, Juliette. Nos camarades n’avaient pas eu envie de venir, ou étaient tout simplement indisposés.

Nous étions allés une seule fois à la Colline, pour un spectacle intitulé « Il faut toujours terminer qu’est-ce qu’on a commencé », dans une salle à l’étage. Une des pièces m’ayant le moins plu, à cause d’une note d’intention lue en classe qui donnait un espoir que la mise en scène n’a en rien comblé à mes yeux. J’avais donc un mauvais pressentiment, alors que je discutais théâtre avec Juliette quelques minutes avant la représentation. C’était une belle soirée, cependant, et l’appréhension s’est dissipée. Je me suis vite dit que peu m’importait au fond la qualité de la pièce qu’on allait voir. Assister à une représentation, en soi, me ferait du bien.

Les places que notre professeur nous a donné nous positionnait très bien : près de la scène, au troisième rang, du côté gauche. Juliette et moi continuions de bavarder quand la voix d’une femme, amplifiée par un micro, s’est faite entendre. Elle annonçait une rencontre possible avec les comédiens à l’issue de la pièce ainsi que les autres formalités du théâtre, puis les comédiens ont pris le relais.

Il a suffi de cinq minutes de jeu des comédiens pour que toutes mes appréhensions disparaissent, ainsi que mes préjugés concernant le théâtre de la Colline.

D’abord, Witold se présente, et commence à faire une critique de la poésie. Je grimace un peu, je n’aime pas vraiment les monologues qui exposent des avis sur un aspect social,  mais me force à l’attention, au cas où ces  mots se révèlent importants par la suite.

Et il se fait interrompre par un autre comédien. Je dis bien comédien, parce qu’une seconde, j’ai été perplexe : le ton est tellement naturel et badin que je me suis demandé si c’était le personnage ou le comédien qui parlait. Mais non : les personnages, tout au long de la pièce, ont presque tous cette voix naturelle, normale. Les comédiens font parler leurs personnages avec la voix du quotidien, et sans aller jusqu’à dire que c’est un choix judicieux, il a bien été fait tout du long et c’était une idée appréciable. Seule Élise Lhomeau adoptait une voix inhabituelle (même pour une comédienne) pour jouer ses personnages, et étrangement ce décalage fonctionnait.

Witold, donc, est coupé par son père qui lui demande de le présenter aux spectateurs ainsi que le reste de la famille, et ce avec une attitude de papa soucieux et légèrement réprobateur qui tranche complètement avec le sérieux de Witold. Je souris : je ne sais pas encore si c’est du lard ou du cochon. Nous découvrons vite une communauté sans activité particulière sinon leur obsession pour leur propre morale. Le père est affreux, la mère désespérée, les frères et sœur de Witold, mauvais, mesquins, pathétiques et/ou dérangés. Witold, le benjamin, est l’unique artiste de cette famille, le rêveur parmi les terres-à-terre.    La mise en scène est assez simple : un hall de gare en est le décor, mais les seuls objets mouvants dont ils se servent véritablement sont les bancs de gare et les tables. Le déroulement de la pièce m’a laissé confuse, j’en ai retenu je pense l’essentiel : à travers son départ prochain pour l’Argentine, la rencontre de sa famille avec son amie Krysia et celle avec l’étrange Josek, le mode de pensée avant-gardiste de Witold se dévoile à sa famille, qui compte absolument le faire changer d’avis. Ainsi les membres de sa famille mettent en place un débat philosophique créé à partir des pensées des gens qu’ils incarnent, et vont jusqu’à rejouer un morceau de l’Histoire selon la pensée de Witold pour lui montrer la vacuité de cette dernière. Le jeu dans le jeu m’a beaucoup amusé, et même si beaucoup des blagues liées à des connaissances politiques que je n’ai pas m’ont échappé, j’ai quand même beaucoup ri. Cela ne garantit pas de la qualité de la pièce, mais cet aspect potache m’a plu.

J’ai tout aimé. Les personnages tous plus abominables les uns que les autres. L’errance et la pensée de Witold, avec laquelle je me sens en phase. Les étranges délires. Le fait que les personnages usent parfois de micros, parfois non, pour s’adresser les uns aux autres. L’évolution de la pièce. La scène avec les valises pour figurer des pays. Il y a bien sûr eu des passages que je voyais traîner en longueur, mais c’est simplement mon absence de concentration au cours des spectacles en général qui devait en être la cause.

Je n’ai toujours pas lu L’Histoire, dont cette pièce est en quelque sorte une continuité originale, mais j’en ai fortement envie.

La fin surtout m’a profondément marquée. La violence soudaine, les propos de la famille, la musique, les lumières, l’abandon de Krysia et Josek, la danse calme de Witold et la chute de terre, tous ces éléments enchaînés dans une confusion totale.

Je n’ai pas bien compris cette pièce, et je dois sembler bien ingénue à quiconque lit ce compte-rendu, mais j’ai découvert que la valeur d’une pièce, du moins d’ordre sentimental, et ce pour moi, ne se situe pas uniquement dans le jeu, la mise en scène. Bien sûr on peut dire des choses négatives sur cette interprétation. Mais personnellement le calme nostalgique dans lequel je me trouvais quand je suis sortie dans la rue après l’avoir vue ne tolère aucune vision négative de cette pièce, même après coup.

Malike.